Côte ouest du Cap-Corse vue de Morsiglia (avril 2024). Photo © François Fiette.

2B - Morsiglia

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L'histoire de Morsiglia, suspendue entre mer et montagne sur la côte occidentale du Cap Corse, est un condensé de l'histoire insulaire : des comptoirs antiques aux fortunes colossales nées de l'exil, en passant par la résistance acharnée contre les invasions barbaresques.

L'occupation humaine de la région est extrêmement ancienne, comme en témoigne le site préhistorique d'A Guaïta (remontant au VIe millénaire av. J.-C.). L'origine même du nom Morsiglia est intimement liée à la mer. Selon certaines interprétations toponymiques, elle dériverait du grec mòros (le destin) et sàlos (le mouillage). Vers 500 av. J.-C., des marins phocéens y installent un comptoir commercial, profitant de la protection naturelle de la marine de Mute. Au Moyen Âge, Morsiglia s'intègre dans la Seigneurie de San Colombano (menée par la puissante famille Da Mare, basée à Rogliano). Le village commence alors à acquérir une solide réputation pour ses cultures en terrasses, et notamment son vin muscat, déjà exporté jusqu'en Europe du Nord.

Le XVIe siècle a donné à Morsiglia son profil architectural si particulier. Cette époque est marquée par des incursions barbaresques dévastatrices sur les côtes corses. Le célèbre renégat Mammi Pacha (dit Mammi Corsu, originaire du village voisin de Pino) pille et brûle plusieurs hameaux et édifices de la commune entre 1560 et 1583.

Pour se protéger, les grandes familles notables ne construisent pas de tours rondes littorales (gérées par Gênes), mais des tours carrées fortifiées au cœur des hameaux. Morsiglia en compte encore six, une densité exceptionnelle. Elles servaient à la fois de demeures seigneuriales, de greniers sécurisés et de refuges pour les villageois lors des alertes. La tour de Pianasca (au hameau de Pecorile) en est l'un des plus fiers exemples.

Malgré les assauts, deux familles de Morsiglia, les Lenci (ou Lenche) qui soutiennent le roi Henri II et les Gaspari, font d'immenses fortunes à cette époque. Les Lenche dominent notamment le commerce du corail en Afrique du Nord (depuis le Bastion de France). Cette richesse profite directement au patrimoine du village qui exportent le vin et l'huile vers l'Italie.

En 1757, le village passe sous le contrôle de Pasquale Paoli et de la jeune République corse, partageant le destin de l'île jusqu'à l'annexion française.

Après la Révolution française, le XIXe siècle transforme radicalement le paysage social de Morsiglia. Comme beaucoup de Cap-Corsins, de nombreux habitants fuient la pauvreté rurale et s'embarquent pour « les Amériques » (Porto Rico, le Venezuela, Haïti, Cuba).

Certains reviennent au pays fortune faite et construisent les fameuses « Maisons d'Américains » (Palazzi). Ces demeures néo-classiques imposantes, aux toits plats et aux façades blanches ou colorées (comme le Palazzu Ghielfucci de 1838 ou la maison Agostini), tranchent magnifiquement avec le schiste traditionnel des maisons fortes du village.

Au début du XXe siècle, le village compte encore plus de 700 habitants. Mais l'exode rural et les saignées des guerres mondiales vident progressivement la commune. Durant la Première Guerre mondiale (1914-1918), le Couvent de l'Annonciation connaît un destin singulier : il est réquisitionné et transformé en camp d'internement pour des prisonniers civils allemands et austro-hongrois. Il devient ensuite un centre de vacances pour les étudiants de Strasbourg dans les années 1920-1930.

Aujourd'hui, avec un peu plus de 100 habitants à l'année, Morsiglia a su préserver son authenticité. Son patrimoine exceptionnel — ses six tours carrées, son couvent inscrit aux Monuments Historiques, ses palais d'Américains et son précieux vignoble qui perpétue la tradition du muscat passerillé sur lauzes — en fait l'un des joyaux les plus secrets et préservés du Cap Corse. Engagée dans le tourisme patrimonial, la cité compte de nombreux édifices religieux remarquables dont l’étonnant ensemble paroissial Saint-Cyprien.

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